Celui qui se connaît lui-même ne peut être leurré par l’éloge que les gens font de lui

Celui qui se connaît lui-même ne peut être leurré par l’éloge que les gens font de lui


Extrait de Sagesse Céleste
par le Sheikh
Ahmad Al-‘Alawî

 

 

échec

 

 

Qui connaît les vices de son âme ne peut être leurré par l’éloge que les gens font de lui ; il ne saurait en effet renoncer à sa propre certitude pour adopter la simple opinion d’autrui : « Mais l’homme dispose d’une certaine clairvoyance, s’agissant de lui-même » (75, 14). Ibn ‘Atâ’ Allâh dit dans ses Aphorismes : « Le plus ignorant des hommes est celui qui renonce à ce qu’il sait de lui-même pour adopter l’opinion d’autrui. » Un disciple entreprit une fois de faire l’éloge de son maître; ce dernier se mit à pleurer et lui dit : « Je me connais moi-même mieux que toi. » Voilà comment sont les maîtres de l’équité: ils ne se laissent pas leurrer par l’éloge que les gens font d’eux car ils se connaissent mieux que personne. Quant à l’ignorant leurré, il aime le plus souvent que l’on fasse son éloge, et ce – incroyable! -, malgré le nombre de transgressions dont il s’est rendu coupable et qu’il est seul à connaître.Selon Hârith al-Muhâsibi, celui qui apprécie l’éloge d’autrui ressemble à quelqu’un qui apprécierait la plaisanterie qu’on lui ferait en disant: « Tes excréments ont le parfum du musc! », et s’en réjouirait.Ibn ‘Abbâd [1] dit ceci : « Sans nul doute, ses propres fautes et ses propres vices, dont tout serviteur a connaissance, sentent plus mauvais et sont plus impurs que ses propres excréments: tout cela est du même ordre. » Sauf que dans ce dernier cas, le serviteur dont on fait l’éloge sait que son panégyriste [2] ignore ses fautes et ses vices (contrairement au cas précédent où le plaisantin connaissait fort bien la victime de sa blague). Seul quelqu’un qui n’a aucune valeur pour Dieu peut avoir une telle attitude; s’il réfléchissait un peu, il renoncerait à de telles illusions et se rendrait compte de son erreur. Comment ne serait-il pas dans l’erreur, alors que, se voyant lui-même plongé dans les transgressions, il prend au sérieux les propos de quelqu’un qui ne le connaît absolument pas ? Si ce dernier le connaissait réellement, il ne le fréquenterait pas et ferait encore moins son éloge, sauf éventuellement pour se moquer de lui !

Sache que la connaissance de Dieu dépend de la connaissance de l’âme, au début de la voie comme à son terme. Au début, on la connaît au travers de ses défauts et on lui attribue donc ce qui lui revient de droit, de même qu’on reconnaît à la Divinité les perfections qui Lui reviennent de droit; voilà pourquoi le Prophète (salallahou ‘alayhi wassalaam) a dit : « Qui connaît son âme connaît son Seigneur [3] Il a également dit : « C’est celui d’entre vous qui connaît le mieux son âme qui connaît le mieux son Seigneur [4]. » En effet, plus l’homme connaît son âme, mieux il connaît son Seigneur, du fait que toutes les formes de qualité ou d’altérité se trouvent en elle. On a dit en ce sens :


La maladie est en toi,  et tu ne vois rien.
Le remède ne peut venir que de toi, et tu n’en sais rien.
Tu crois que tu n’es rien de plus qu’un corps minuscule,
Alors qu’en toi se trouve le Macrocosme avec une majuscule.


Lorsque l’âme s’est purifiée de ses vices, adoptant les qualités parfaites, le connaissant ne doit plus se limiter à la connaissance de son âme, et doit au contraire rechercher sans arrêt le sens intérieur de sa parole : « Qui connaît son âme connaît son Seigneur », car elle contient un secret caché. Le connaissant doit le rechercher en se concentrant sur la proximité de Dieu à son égard, jusqu’à ce qu’il Le trouve plus proche de lui qu’il ne l’est lui-même. L’âme est en effet semblable au mécréant : « L’assoiffé prend [le mirage} pour de l’eau jusqu’à ce qu’il l’atteigne ; là il ne trouve rien sauf Dieu, qui lui règle son compte » (24, 39). S’il s’était intéressé à ce qui se passe à l’extérieur de lui-même, il aurait dévié de la voie et aurait confondu le jour avec la nuit. Mais les hommes de Dieu s’en tiennent à leur propre âme et y cherchent la proximité de Dieu ; ils la trouvent dès qu’ils disparaissent eux-mêmes [5].Moulay l-‘Arabî al-Darqâwî a dit à l’un de ses disciples qui voulait connaître Dieu : « Jette ton livre et creuse dans la terre de ton âme jusqu’à ce que l’eau en jaillisse, et sinon va-t’en ! » C’est la seule manière de connaître vraiment Dieu. Toute personne intelligente sait que Dieu est plus proche d’elle qu’elle-même : comment pourrait-il donc y avoir à l’intérieur du Trône plus de proximité qu’il n’yen a chez l’homme ? Impossible, car « Il est plus proche de lui que sa veine jugulaire » (50,16). À Dieu ne plaise qu’Il puisse Se rapprocher d’une chose ou au contraire S’en éloigner, car Il est proche de toute chose, et rien n’est exclu de cette proximité ! Alors, ne t’intéresse à rien de ce qui se passe au dehors, voyageur! N’as-tu pas entendu Sa Parole (41, 53) : « Nous leur montrerons Nos Signes dans les horizons et en eux-mêmes, jusqu’à ce qu’ils voient clairement que c’est la Vérité ? » Alors, reviens à toi-même et cherche là, car cela te suffira. J’ai dit à un homme mu par l’amour :


Comprends la nature de tes attributs et circule à l’intérieur de toi-même.
Ton esprit t’appelle; Il y a là un secret incroyable.
La signification subtile, le vin primordial.
La réalité spirituelle elle-même se manifestera à toi du plus profond de toi-même.
Tu atteindras ta propre essence par toi-même.
Elle n’est autre que toi-même, tu ne dois pas en douter.
Quelle est cette chose qui te masque un secret te cernant de tous côtés ?
Alors comprends ta signification, rien ne te voile de toi-même.


On a dit également :

 

Eh toi que les soucis distraient de ton secret !
Regarde, et tu trouveras l’existence tout entière en toi.
Tu es l’homme parfait, du point de vue de la réalité spirituelle et de la voie,
Toi qui réunis l’ensemble du divin secret.


Les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils sont!

 

Eh toi qui cherches la Vérité,
Écoute ce que te dit ma voix!
C’est de toi que part la voie,
Et c’est à toi qu’il s’agit d’arriver.


Notre maître, Sîdî Muhammad al-Bûzîdî, a dit à l’un de ses disciples :

Le secret te cerne intégralement,
Si seulement tu réalisais tous les bienfaits qui sont en toi!
Des secrets de ton Seigneur, tu es le récipient;
Tu es une forme embellie par les dépôts qui sont en toi.
Tout ce qui existe dans le Trône et sur la terre est en toi;
En toi également résident le futur et le passé.
C’est ton esprit qui est l’objectif, ce que tu désires est en toi;
Et c’est ton apparence extérieure qui te voile du secret.


Les allusions du Peuple [6] sont diverses, mais toutes se ramènent à la connaissance de l’âme, conformément à la parole du Prophète : « Qui connaît son âme connaît son Seigneur. »Si les vices de l’âme sont si nombreux, c’est parce qu’elle est le support des secrets de Dieu : « Celui que Nous emplissons, nous le faisons chuter dans la condition de créature » (36, 68). Aspirant, il ne s’agit pas de délaisser ton âme ni de la traiter en ennemi, mais de l’accompagner et de s’isoler avec elle, pour qu’elle te fasse découvrir ce qu’elle contient [7].Al-Majdhûbl, le maître des maîtres de cette communauté, a dit en ce sens :


Quant à ton âme, essaye de la diriger;
Occupe-toi d’elle matin et soir.
Elle tombera peut-être en ton pouvoir,
Et tu finiras par l’utiliser pour chasser.


Ô mon Dieu, fais-nous connaître notre âme et épargne-nous son mal, Toi qui entends nos prières!

Notes :

 

[1] Ibn ‘Abbâd al-Rundî, soufi du XlVe siècle né à Ronda en Andalousie et enterré à Fès, est l’auteur d’un commentaire très connu des Aphorismes d’Ibn ‘Atâ’ Allâh.
[2] Celui qui fait l’éloge de quelqu’un.
[3] Suyûtî, Kitâb al-durar al-muntathira, harf al-mîm ; ‘Ajlûnî, Kashf al-khafâ’, n° 2532. Selon Ibn ‘Arabî, ce hadith, s’il n’est pas authentifié par sa chaîne de transmission, l’est par le dévoilement spirituel.
[4] Dans son commentaire du précédent hadith, ‘Ajlûni cite une version très légèrement différente de cette tradition en se référant au Adab al-dîn wa l-dunyâ de Mâwardî.
[5] C’est-à-dire que la raison d’être de l’âme est la même que celle de la mécréance : un chemin vers la Vérité. Lorsqu’on comprend sa réalité la plus profonde, l’illusion qu’elle puisse avoir une activité autonome disparaît, et c’est alors que la Vérité apparaît : « Nous n’avons pas créé les cieux, la terre et tout ce qui se trouve entre eux par jeu. Nous les avons créés par la Vérité (44,38).
[6] Al-qawn: : le peuple, la tribu, c’est-à-dire les soufis.
[7] Dans les commentaires précédents, l’auteur déniait toute qualité positive à l’âme. La contradiction apparente est due au fait que l’âme correspond à l’affirmation du moi individuel, d’une part, et au secret de la Présence divine, d’autre part. Ainsi, lorsqu’on affirme la nécessité de son extinction, c’est parce que l’on considère que sa prétention à être quelqu’un est ce qui la voile le plus de la seigneurie divine. Toutefois, l’existence même de cette prétention prouve sa nature et son origine spirituelles. Par conséquent, connaître son aspect négatif d’affirmation du moi individuel, c’est reconnaître ipso facto la vérité qu’elle dissimule en elle, étant entendu qu’il ne s’agit pas là d’une reconnaissance théorique ou purement mentale mais d’une réalisation par le biais d’une extinction réelle
[8] Sidi ‘Abd al-Rahmân al-Majdhûb, maître shâdhili (m. 976/1569) enterré à Meknès, est l’un des maillons de la silsila de la tarîqa ‘Alawiyya. Ses poèmes transmis oralement sont très connus au Maghreb. Cf. A.L. de Prémare, Sîdî ‘Abd al-Rahmân al-Majdhûb, Mysticisme populaire, société et pouvoir au Maroc au 16è siècle,Rabat, 1985.