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Plongée au cœur de l’Inde musulmane

 

 

 

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Moins d’un mois après les attaques du 26 novembre, les hôtels de luxe de Bombay, Taj Mahal et Oberoi-Trident, ont rouvert leurs portes. Mais, dans tout le pays, le traumatisme reste vif. D’emblée, le premier ministre indien Manmohan Singh avait estimé que les coupables se situaient du côté du Pakistan et des mouvements islamistes qui y ont pignon sur rue. Depuis, la pression sur Islamabad s’est accentuée, non sans arrière-pensées géopolitiques (lire « Liaisons dangereuses en Asie du Sud »). Toutefois, en désignant aussitôt un ennemi extérieur, M. Singh cherchait également à éviter un affrontement entre les communautés hindoue et musulmane. Le principal parti nationaliste hindou, le Bharatiya Janata Party (BJP), jouait, lui, la carte de la peur. Sans succès. La quasi-totalité des mouvements islamiques a, en effet, condamné les attentats — ceux de Bombay mais aussi ceux qui ont endeuillé l’Inde tout au long de l’année 2008. Certaines organisations craignent néanmoins une radicalisation des jeunes musulmans, dont la très grande majorité vit dans la misère.
 

 

 

Par Wendy Kristianasen

 

 

Surprise à New Delhi... A peine plus d’une semaine après les attentats de Bombay, le Parti du Congrès, qui dirige la coalition gouvernementale, s’est renforcé dans trois des cinq Etats où se tenaient des élections partielles — dont celui de la capitale. Une victoire que nul n’escomptait tant ce parti semblait usé par quatre années de pouvoir, fragilisé par la crise financière, chahuté par les événements sanglants de novembre. Pourtant, ce 8 décembre, il a ravi l’un des Etats les plus touristiques de l’Inde, le Rajasthan, aux nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (BJP), lequel avait fait campagne sur les faiblesses du pouvoir central à l’égard du terrorisme en général et des musulmans en particulier.

« Le BJP s’est acheté une pleine page de publicité dans des journaux, avec le mot “terrorisme” en gros caractères, entouré d’éclaboussures de sang, et un slogan : “Voter pour le BJP, c’est voter pour la sécurité”, indique Javed Anand, écrivain, militant musulman et laïque. Toutefois cela n’a pas fonctionné. Beaucoup de gens, dont nous, les musulmans, sont inquiets. Mais les électeurs ont voté pour l’efficacité — le pain et le beurre. »

C’est en effet à partir des questions locales et sociales (prix des produits alimentaires, approvisionnement en eau, emplois...) que les électeurs se sont prononcés. Cela explique aussi le succès remporté par le Bahujan Samaj Party (BSP), parti des dalit (hors castes, ou « intouchables »), qui, à New Delhi, est passé de 5 % en 2003 à 14 % le 15 décembre dernier. Le BSP a été fondé par Mme Kumari Mayawati, qui est devenue première ministre de l’Etat de l’Uttar Pradesh après avoir noué une alliance inédite entre dalit, hindous des classes supérieures et musulmans — l’association pourrait s’étendre au-delà...

Nul ne peut dire si ces résultats trouveront un prolongement lors des élections générales du printemps prochain. Tout juste peut-on constater que les manœuvres du BJP ont échoué. Et l’affrontement entre communautés, espéré par les uns — les plus nationalistes des nationalistes hindous — et redouté par les autres — notamment les communautés musulmanes —, n’a pas eu lieu. Mais ces dernières demeurent inquiètes et se mobilisent.

Le 7 décembre, soit dix jours après les attentats de Bombay, mollahs, muftis et simples musulmans ont participé dans la ville à un rassemblement silencieux en souvenir des victimes organisé par l’écrivain Anand et son groupe Muslims for Secular Democracy. Ils ont également exprimé leur indignation vis-à-vis de l’« effondrement de tout le système de gouvernement et condamné la totalité des organisations impliquées dans les meurtres de masse », à savoir Al-Qaida, les talibans, les mouvements pakistanais, notamment Lashkar-e-Taiba, et certains groupes indiens locaux. « Pas en notre nom (1) », ont-ils clamé. D’autres rassemblements ont été organisés à Bangalore, Ahmedabad, Indore, Hyderabad et New Delhi. De leur côté, les autorités religieuses ont refusé d’enterrer les neufs kamikazes dans un cimetière musulman, arguant qu’ils n’étaient pas de véritables croyants.

Derniers d’une longue série, les attentats de Bombay ont retenu l’attention du monde entier car ils ont tué des Occidentaux, même si la très grande majorité des cent soixante-trois victimes étaient indiennes (lire « Quand la télévision choisit ses victimes... »). Durant la seule année 2008, des explosions ont fait plus de deux cents morts et environ mille blessés, notamment en Assam, foyer d’un puissant mouvement séparatiste, où plus de soixante-quatre personnes ont trouvé la mort et des centaines ont été blessées le 30 octobre. Furent également visées New Delhi (les 13 et 30 septembre, dix-neuf tués), Malegaon (2) (le 29 septembre, cinq morts), Ahmedabad (le 26 juillet, quarante-neuf morts), Bangalore (le 25 juillet, deux morts) et Jaipur (le 13 mai, soixante-trois morts). Les soupçons s’étaient alors portés sur des groupes locaux — l’Indian Mujahideen et le Students Islamic Movement of India (SIMI), aujourd’hui interdits — plutôt que vers le Pakistan, le suspect traditionnel.

Les médias ont largement attisé le climat d’hystérie : en l’absence de preuves, toutes les « informations confidentielles » provenant de la police ou des services secrets ont été prises pour argent comptant. Des personnalités musulmanes et des membres de l’intelligentsia laïque, traditionnellement de gauche, ont admis leur inquiétude face à la pléthore de « cerveaux » terroristes découverts, aux arrestations de centaines de musulmans, aux rapports sur des « aveux » extorqués sous la torture. Plus perturbant encore pour la communauté musulmane, les principaux suspects ne sont pas des « barbus » sortis des écoles coraniques, mais des personnes ayant reçu une éducation laïque moderne.

« Les dirigeants politiques indiens sont malhonnêtes : il y a une crise de légitimité, explique M. Obaid Siddiqui, musulman, spécialiste des médias enseignant à l’université Jamia Millia Islamia de New Delhi. De plus, en Inde, il n’y a pas de consensus politique sur des questions cruciales, telles que le terrorisme. »

Mais on sent progressivement s’installer une islamophobie dangereuse. Aussi le centre d’études islamiques Darul Uloom de Deoband (Uttar Pradesh) a-t-il émis, dès février 2008, une fatwa (avis religieux) (3) contre le terrorisme et organisé le 31 mai, à New Delhi, une conférence réunissant les principales organisations musulmanes en faveur de la fatwa du grand mufti Habibur Rehman, directeur du Darul Uloom, et de ses trois adjoints. [Cette fatwa sera bientôt publiée sur Sunnisme.com]

 

Plus pauvres que les « intouchables »

Dans la communauté musulmane, le seul nom de Deoband inspire la crainte et le respect. La plupart des sunnites indiens (largement majoritaires dans le pays) suivent l’enseignement qui y est dispensé (voir « Les principales organisations »). Le séminaire islamique Darul Uloom se situe dans la petite localité de Deoband, à six heures de voiture de New Delhi, parmi des champs de céréales et de cannes à sucre.

Il compte environ trois mille cinq cents étudiants, qui y séjournent pendant treize ans, jusqu’à l’obtention de leur diplôme. Chaque année, huit cents candidats sont sélectionnés parmi dix mille postulants. L’enseignement y est gratuit. M. Adil Siddiqui, directeur des relations publiques, navigue dans un dédale de bâtiments jusqu’aux cuisines, ouvertes, où l’on moud le blé. « Les ouvriers agricoles du coin nous aiment beaucoup et donnent du blé aux garçons », assure-t-il.

Selon M. Siddiqui, c’est à tort que le séminaire a été accusé d’entretenir des relations avec M. Oussama Ben Laden et les talibans après le 11 septembre 2001. Fondée en 1866, l’école est au contraire respectée pour ses positions modérées. Ses fondateurs ont joué un rôle prépondérant durant la révolte des cipayes, en 1857, contre l’Empire britannique (4).

Les muftis ont pris d’autres initiatives pour affirmer leur refus de la violence. A l’instigation du Jamiat Ulema-e-Hind (JUH), une organisation liée à Deoband comptant dix millions d’adhérents, un « train de la paix » a embarqué, le 2 novembre 2008, plus de six mille muftis pour Hyderabad, où était organisée une conférence contre le terrorisme. Une nouvelle fatwa (inspirée de celle du Darul Uloom) prohibant la violence au nom de l’islam y a été ratifiée, et cent mille personnes ont assisté à la soirée de clôture. Maulana Mahmood Madani, chef du JUH et membre de la Chambre haute (Rajya Sabha) du Parlement indien, a attiré l’attention sur le rôle de l’« intégration nationale, cadre nécessaire de tous les débats ». Plus tôt, il avait reconnu que le JUH devait redoubler d’efforts pour atteindre la jeunesse mécontente et lui faire comprendre que « le terrorisme ne peut être le djihad ».

 

 

 

    * « Les hindous et les autres... »      par Cécile Marin et Philippe Rekacewicz .

 

 

 

Si l’influence des mollahs de Deoband est prépondérante dans les milieux religieux et les populations défavorisées, elle demeure quasiment nulle chez les jeunes. Beaucoup de musulmans regrettent que les muftis n’aient pas assez agi pour favoriser les réformes de la Personal Law — code du statut personnel qui permet à la loi islamique de s’appliquer pour toutes les questions liées aux affaires familiales (divorce, mariage, héritage...) (5). Nombre de femmes réclament des changements, car les procédures de divorce, par exemple, sont souvent lancées unilatéralement par les hommes.

Il existe deux autres groupes, souvent liés à l’extrémisme : le Tablighi Jamaat et le Jamaat-e-Islami Hind (JIH). Accusé parfois de fondamentalisme à l’étranger, le premier se présente en Inde comme une mouvance purement religieuse, se désintéressant de la politique. Le second bénéficie d’une grande présence dans les principaux médias et d’une renommée considérable parmi les islamistes. Ces derniers temps, il a tempéré son discours, même si les musulmans modérés (tels que ceux de Deoband) considèrent toute forme d’islam politique comme une menace.

De ce fait, le JIH a été exclu des initiatives musulmanes communes de 2008 contre le terrorisme. En octobre, il a rédigé sa propre déclaration contre les violences et, un mois plus tard, il a envoyé deux caravanes de la paix dans tout le pays pour « lutter contre le terrorisme ». Dans le Kerala, un mouvement encore plus radical a émergé du JIH, le National Democratic Front. Il prône la lutte armée contre les nationalistes hindous.

Le vrai danger vient de la misère et du sentiment d’injustice largement ressenti dans la communauté. En effet, la plupart des cent cinquante-quatre millions de musulmans — 13,4 % de la population totale, et donc la principale minorité indienne — sont restés à l’écart du « miracle indien » si souvent vanté. Selon le rapport du comité présidé par le ministre de la justice Rajendra Sachar (6), les populations musulmanes « restent à la traîne pour la plupart des indicateurs de développement humain ». Commandée par le gouvernement lui-même, l’étude date de novembre 2006. Mais aucune de ses recommandations n’a été appliquée.

Selon ces données officielles, les musulmans se situeraient au niveau, et parfois même en dessous, des basses castes hindoues et des dalit. Cette misère est flagrante dans le bidonville musulman de Golibar, à l’est de Bombay, où la population vit dans de minuscules habitations, dont le premier étage n’est accessible que par une échelle. Malgré cela, on y trouve des associations de locataires, des dispensaires de fortune qui proposent des vaccins (y compris contre la typhoïde et l’hépatite B), et on peut même prendre des cours d’anglais dans la rue (« séparés pour hommes et femmes »). La population y paraît accueillante, contrairement à celle de Mahim West, un peu plus loin, aux abords du sanctuaire de Baba Makhdoom. Ici, la pauvreté semble constante et les jeunes peu amènes. Bien que ce quartier ne puisse être considéré comme un bidonville, il se révèle plus sale que Golibar.

Les populations musulmanes sont également les moins éduquées, toujours selon les conclusions du comité Sachar. Un quart des 6-14 ans n’ont jamais été scolarisés ou ont quitté l’école. Le taux d’alphabétisation de la communauté est de 59 % (contre 65 % au niveau national). Présents à hauteur de 4 % seulement dans les meilleures universités, les musulmans ne détiennent que 5 % des postes dans l’administration publique.

Beaucoup exercent des professions artisanales (les hindous sont plutôt commerçants), mais la mondialisation a souvent mis à mal leurs activités. S’ils réussissent à gravir l’échelle sociale, c’est surtout grâce à des « dons » particuliers dans la musique, le cinéma ou le sport, tel Yusuf Pathan, joueur de cricket de l’équipe nationale, fils d’un mollah, ou encore Sania Mirza, seule joueuse de tennis indienne à avoir participé à un tournoi du Grand Chelem. Cependant, même la très célèbre actrice Shabana Azmi, militante du droit au logement, s’est vu refuser le droit d’acheter la maison de son choix dans un quartier de Bombay.

Ce que confirme Mme Humera Ahmed, directrice des services postaux de la ville, une musulmane plutôt critique vis-à-vis de ses coreligionnaires : elle trouve les hindous tolérants et les musulmans exclusifs, « non seulement dans leur religion mais aussi dans leur mode de vie ». Elle n’en reconnaît pas moins que ces derniers souffrent de discrimination : « Aujourd’hui, je ne pourrais plus emménager dans l’immeuble où j’ai vécu pendant vingt-cinq ans et qui appartient à des propriétaires hindous. Pourtant, mon statut social et le fait que je vive dans une ville cosmopolite me permettent d’échapper à la “boîte” communautaire. »

Journaliste hindoue à New Delhi, Shoma Chaudhury résume parfaitement le problème : « Nos communautés ont toujours vécu dans des ghettos, mais elles se retrouvent dans tous les domaines de la vie publique. Les gens commercent entre eux. Ils vivent séparément — mais côte à côte. Cet équilibre est menacé. » La famille Siddiqui illustre cette évolution. Elle habitait le quartier musulman le plus connu de Delhi, Jamia Nagar, qui rassemble toutes les classes sociales. Ce qui n’était autrefois qu’un village s’est développé après l’ouverture de la célèbre université Jamia Millia Islamia dans les années 1930. Près des belles villas de style colonial avec jardin et des complexes d’appartements confortables se déploie un lacis de ruelles sales abritant une importante population de déshérités. M. Obaid Siddiqui s’y est longtemps senti à l’aise. Mais c’est devenu plus compliqué : sa femme est une sikhe pratiquante, et leur fille est élevée selon les principes de cette religion.

Aussi, malgré deux heures de transport dans les embouteillages et une forte pollution, la famille a déménagé dans une ville-satellite où il est possible de ne pas se faire remarquer. « On a un chauffeur et on prend l’habitude de faire le trajet tous les jours », expliquent-ils. A Vaishali, proche de Ghaziabad, à quelques kilomètres de la frontière de l’Uttar Pradesh, il y a beaucoup de Pizza Hut et de McDonald’s et, durant Diwali (le nouvel an hindou), nimbée de guirlandes de fleurs, de lumières et de musique, la ville grouille d’acheteurs. Même si les gens réfléchissent à deux fois avant d’y faire des emplettes, tant le souvenir des attaques qui ont secoué le pays tout au long de 2008 reste vivace. Bien gardé derrière des barrières, l’immeuble des Siddiqui est plutôt chic (même si l’ascenseur semble peu fiable) ; il possède une piscine et une salle de gymnastique. Seules deux familles sur soixante-quinze sont musulmanes.

Comment expliquer le malaise actuel ? Bien sûr, des haines profondes perdurent chez ceux qui ont vécu, en 1947, le traumatisme de la partition, l’indépendance et le transfert de populations entières (7). Dès les années 1920, avec la montée du Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS) (8), la droite hindoue avait commencé à promouvoir la notion de rashtra (« nation ») hindoue, dont le passé glorieux aurait été interrompu sous le règne des Moghols. Mais c’est à partir des années 1980 que la politique nationaliste du BJP et de ses alliés s’est attachée à marginaliser la communauté musulmane. Nul n’ignore que la diaspora hindoue, aux Etats-Unis et ailleurs, contribue généreusement à la promotion de ces objectifs.

Selon la journaliste Chaudhury, « les gens voient la séparation entre hindous et musulmans comme une ligne de faille civilisationnelle. Pendant un temps, les pères fondateurs [Mohandas Karamchand Gandhi et Jawaharlal Nehru] l’ont contenue en recourant à leur noble rhétorique de la démocratie ». Mais les années qui ont suivi l’indépendance ne virent que des « épisodes de violence ». Et de citer l’assassinat du Mahatma Gandhi, le 30 janvier 1948, par un activiste hindou. Puis, dans les années 1980, la droite hindoue « a acquis une certaine gloire au moment où le Parti du Congrès [alors au pouvoir] perdait la sienne. En 1992, la démolition de la mosquée Babri, à Ayodhya, a traumatisé la population et engendré une vague de violences dans toute l’Inde (9). Dix ans plus tard, des émeutes ont éclaté dans le Gujarat. Le conflit du Cachemire a renforcé les craintes : le BJP a accusé les musulmans de se ranger du côté du Pakistan. Et l’Inde dans son ensemble a acquiescé. »

En faisant quelque deux mille morts (10), les émeutes de 2002 ont marqué les mémoires. Ces actes de violence furent orchestrés par les nationalistes hindous, jusqu’aux plus hautes autorités de l’Etat — et notamment le premier ministre du Gujarat, M. Narendra Modi, toujours au pouvoir —, avec la complicité de la police. Plusieurs reportages ont établi que cette chasse aux musulmans fut préméditée. Non seulement les coupables n’ont pas été punis, mais nombre de familles n’ont toujours pas reçu l’autorisation de rentrer dans leur propre maison. Mme Sophie Khan, fondatrice de l’organisation non gouvernementale Safar, précise qu’aujourd’hui encore, rien que pour les femmes, on compte cent cinquante mille déplacées, en raison de la politique discriminatoire de la police.

La ville d’Ahmedabad, avec ses quatre millions et demi d’habitants (au recensement de 2001), connaît un boom économique. Mais hindous et musulmans y cohabitent avec peine. Ces derniers se regroupent dans certains quartiers, tel Juhapura à l’ouest de la ville, devenu un vaste ghetto de trois cent cinquante mille personnes, pauvres et même très pauvres pour la plupart.

On redoute désormais qu’une telle fracture entre communautés s’étende à tout le pays. Certes, le BJP met en avant le concept de soft hindutva (hindouité modérée) par opposition au mouvement extrémiste dont il s’inspire, le RSS — ce qui lui a permis d’opérer une percée. Mais, dans la réalité, « les dirigeants de ce parti ont progressivement créé un climat de peur, poursuit Chaudhury. Et le problème vient des classes moyennes hindoues et des intellectuels ; nous parlons tous — mais nous n’allons pas voter ». En Inde, en effet, ce sont les pauvres qui votent en masse alors que les classes supérieures restent apathiques.


Pour qui voteront-ils ?

Afin de justifier sa haine des musulmans, le BJP maquille l’histoire et « oublie » que les commerçants arabes sont arrivés sur la côte de Malabar (Kerala) dès le VIIe siècle ; c’est ainsi que l’islam a pris racine dans le pays. Les lieux de pèlerinage soufis ont partagé saints et sanctuaires, constituant la riche culture syncrétique de l’Inde, qui perdure jusqu’à ce jour. Ainsi à Mehrauli, au sud de New Delhi, dans le sanctuaire Hazrat Khwaja Qutbuddin Bakhtiyar orné de guirlandes de fleurs jaunes comme toujours en période de fête. M. Dhasamuiv Verma, un vieil hindou issu des classes moyennes, connaît bien le lieu : il l’a fréquenté tous les jours, pendant vingt-six ans et, désormais, il y vient quatre fois par semaine. A l’en croire, certains pauvres rassemblés dans le sanctuaire ont toujours été « plus ou moins » musulmans...

A l’extérieur, des hommes portant le chapeau traditionnel soufi sont assis par terre et chantent des qawwali (musique dévotionnelle soufie) hypnotiques accompagnés de joueurs de tablas et de dholak (tambour). L’air est saturé d’encens. En sortant, le mollah m’assure que tous les pauvres de Mehrauli — quelle que soit leur religion — y viennent pour la nourriture. Il désamorce d’ailleurs une bagarre imminente entre deux hommes qui se disputent les recettes de la garde des chaussures laissées par les pèlerins à l’entrée, comme il est d’usage.

A plusieurs centaines de kilomètres de là, Dharavi, le plus grand bidonville de Bombay (certains disent de l’Asie), abrite au moins un million d’habitants. Dans quelques-uns de ses quartiers, les musulmans vivent côte à côte avec les hindous. A l’intérieur de cette « ville » autonome composée de passages labyrinthiques et de minuscules échoppes, des personnes de religions différentes possèdent et travaillent dans les mêmes petites entreprises artisanales. Ce qui n’a pas empêché des émeutes meurtrières en 1993. Depuis, l’entente semble de règle. Au Kerala, également, les deux communautés cohabitent sans problème apparent (lire « Fragile cohabitation au Kerala »).

Désormais, nombre de musulmans cherchent à peser sur le cours des affaires du pays. A quelques mois des échéances nationales, ils reconsidèrent leurs choix. Si le Parti du Congrès a manqué à ses engagements, doivent-ils forger de nouvelles alliances avec les partis locaux ? Des partis musulmans régionaux existent dans le Kerala et au Jammu-et-Cachemire, ainsi que dans l’Andhra Pradesh, où ils exercent le pouvoir à Hyderabad, sa capitale (40 % de musulmans). Dans l’Uttar Pradesh, ils se sont alliés avec le parti des dalit du BSP — avec succès. Iront-ils plus loin ?

 

Wendy Kristianasen.



Notes :

(1) Muslims for Secular Democracy.


(2) Pour l’attentat de Malegaon, des extrémistes hindous sont soupçonnés ; parmi eux, un sadhu et une sadhvi (« qui renoncent à la vie dans le monde »), un lieutenant-colonel des services secrets indiens et un retraité de l’armée.

(3) Des extraits sont disponibles sur Muslims for Secular Democracy.

(4) Lire William Dalrymple, Le Dernier Moghol, Noir sur blanc, Lausanne, 2008, et « Il y a cent cinquante ans, la révolte des cipayes », Le Monde diplomatique, août 2007.

(5) La Personal Law a été instituée par les Britanniques et confirmée en 1947.

(6) « Social, economic and educational status of the muslims of India », gouvernement de l’Inde, novembre 2006.

(7) La partition du territoire occupé par les Britanniques entre le Pakistan et l’Inde, le 15 août 1947, a entraîné un vaste exode.Quinze millions de personnes ont franchi la frontière dans les deux sens et plus de trois millions sont mortes. Lire Kuldip Nayar et Asif Noorani, Tales of Two Cities, Roli Books, New Delhi, 2008, et Salman Rushdie, Les Enfants de minuit, Livre de poche, Paris, 1989.

(8) Le RSS a été interdit après l’assassinat de Mohandas Karamchand Gandhi par un de ses membres.

(9) La mosquée d’Ayodhya a été démolie le 6 décembre 1992 par des nationalistes hindous désireux de construire un temple sur place. Cela a déclenché une vague de violences sans précédent entre les communautés.

(10) Selon les estimations des organisations non gouvernementales, telle Citizens for Justice and Peace.

 

 

 

Via le monde diplomatique

 


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