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. Un climat de guerre civile règne sur la Toile hexagonale
Sécurité, islam, halal: Internet est devenu un champ de bataille où s’expriment angoisses et frustrations. Selon
un sondage, les Français approuvent les mesures annoncées par l’Elysée
Trois mille trois cent soixante et un commentaires «postés» par des internautes sur le site français d’extrême
droite Fdesouche.com. Cette déferlante de réactions fait suite aux émeutes survenues à la mi-juillet dans le quartier grenoblois de La Villeneuve, après qu’un braqueur de banques d’origine
maghrébine a été tué lors d’un échange de tirs avec la police.
L’un des commentaires, signé du pseudonyme Vancleef, donne un aperçu très cru de ce qu’on peut lire sur ce
forum: «[…] nous allons devoir éradiquer par n’importe quels moyens cette racaille arrogante et nauséabonde qui n’a rien à faire ici. Tous nos politiques verreux (sic) et lâches sont les seuls
responsables de ce qui va arriver.» Et qu’est-ce qui va arriver?
Un climat de guerre civile règne sur la Toile hexagonale, comme si l’heure d’en découdre était venue. Cette
poussée belliciste s’inscrit dans un contexte de fracture à la fois territoriale, ethnique et confessionnelle. Deux mondes se font face, se toisent et parfois s’affrontent: l’un, halal, l’autre,
non halal. Tel est le glissement identitaire auquel on assiste. Dans le feu de l’action, la haine s’exprime: «De toutes les manières, vous êtes une sale race, on va vous tuer aussi», aurait dit
un jeune de La Villeneuve à un policier, cité dans un article paru le 17 juillet sur le site tf1.fr.
Dans une tribune publiée par Le Monde daté du 4 août, Bernard-Henri Lévy reproche à Nicolas Sarkozy l’usage du
mot de «guerre» dans son discours sur la sécurité prononcé le 30 juillet à Grenoble en réponse aux exactions perpétrées par un noyau d’habitants de La Villeneuve. «Quand les voyous parlent de
guerre, c’est une provocation. Quand les Etats disent «chiche, la guerre!» cela s’appelle la guerre civile», écrit le philosophe, qui demande à l’Etat de mieux choisir ses mots, «précisément,
ajoute-t-il, parce que la guerre civile menace».
Les Français ressentent-ils cette menace? Toujours est-il que, selon un sondage paru vendredi dans Le Figaro,
ils approuvent dans une fourchette allant de 55 à 89% d’opinions favorables (plutôt favorables incluses), la batterie de mesures de sécurité annoncées à Grenoble par le président de la
République. Des mesures dont chacun comprend qu’elles sont avant tout dirigées contre les Français issus de l’immigration, l’une d’elles prévoyant «le retrait de la nationalité française pour les
délinquants d’origine étrangère en cas d’atteinte à la vie d’un policier ou d’un gendarme».
Sur des sujets aussi sensibles, les sondages, comme Internet, témoigneraient des craintes de la population. «Les
propos tenus sur la Toile sont révélateurs d’une tendance, explique Luc Bronner, journaliste spécialiste des banlieues, au journal Le Monde, auteur d’un récent essai1. Les choix de résidence et
de lieu de scolarisation disent l’angoisse des parents qui ne veulent pas que leurs enfants côtoient les jeunes à capuche. Y compris parmi les gens qui votent à gauche, et malgré leurs discours
d’ouverture à la diversité, on s’arrange pour ne pas avoir à vivre avec des immigrés.»
Laïcité versus islam, et inversement, est un thème abondamment débattu sur le Web, souvent avec rage. L’affaire
de l’«apéro Facebook saucisson et pinard», lancé par un groupe d’internautes en juin dernier pour protester contre la fermeture à la circulation d’une rue du quartier parisien de la Goutte d’or
lors de la prière musulmane du vendredi, en est une illustration. Voici ce que déclarait en mai une organisatrice de cet apéro – qui ne s’est finalement pas tenu – au site nationaliste Novopress:
«[…] je suis extrêmement mal à l’aise face à la progression rapide, très rapide, de l’islam en France. A la Goutte d’or, en tant que femme, j’ai l’impression que l’on me regarde comme si j’étais
une traînée! Et cela uniquement parce que je suis «de type européen», blonde, pas voilée et que j’essaie de m’habiller avec un minimum d’élégance! Donc maintenant: stop!»
Des clips de rap diffusés sur Internet donnent à penser qu’il n’y a pas de cohabitation possible entre la
«société du porc» et la «société du halal». Exemple, cet extrait d’un morceau du groupe Ärsenik: «J’débarque où le porc règne en monarque/Un maximum de haine pour les émules de Jeanne d’Arc/On va
pendre haut et court tous ces fêlés […]» Et, plus loin: «Fumez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens.»
Le sociologue El Yamine Soum2 voit dans cette «guerre civile» virtuelle «un exutoire, un défouloir». «Je ne
crois pas, dit-il, que les gens qui s’insultent sur Internet vont se tirer dessus. Il y a toutefois cette idée chez une partie de la population dite blanche que, médiatiquement et politiquement,
on en fait beaucoup trop pour la diversité, contre les discriminations, et trop peu, voire rien, pour elle.» Frustrations, carburant du Net.
1. «La loi du ghetto», Calmann-Lévy.
2. Coauteur de «Discriminer pour mieux régner», Les Editions
de l’Atelier.
Par Antoine Menusier, Paris (LeTemps)